Contrairement au travail auquel il nous a habitués jusqu’à présent, Larbi Cherkaoui, artiste plasticien et maître calligraphe,
expérimente cette fois une nouvelle esthétique de la lettre, tant sur le plan de la forme que du geste, que nous déclinons
en trois points. Lecture.
1 — Performance et efficacité
Traitée dans une même logique conceptuelle, une première partie des œuvres de la présente exposition de Larbi Cherkaoui
rappelle ce qu’a souvent été sa démarche calligraphique : emploi de matériaux naturels de couleur, peaux et supports en
bois marouflés, dont les vibrations optiques évoquent le papier sépia des vieux manuscrits, économie des tons, recherche
conséquente de la lumière — le tout adapté à cet esprit contemplatif inhérent à la lettre arabe.
Cette première manière, plus explicite par rapport aux autres œuvres, s’inscrit dans un rituel spiritualiste raffiné, où se
reconnaissent, y compris dans la transmission d’un certain apprentissage par les vétérans du Naskh, le savoir-faire de
l’artiste : sa façon d’ourler la forme, de la fermer ou de l’allonger, la demi-circularité de celle-ci, ses points diacritiques
posés en taches denses, la fluidité des jambages et la chute en corne de croissant — bref, une architecture aérienne à
résonance mystique.
Cependant, derrière cela, aucune réclamation ni revendication d’une tendance ou d’une école en vue, aucune allégeance
doctrinaire, notamment à la hurufiya traditionnelle ou moderne, au contenu généralement descriptif ou narratif. Élément
éminemment plastique, la lettre de Larbi Cherkaoui, isolée et centralisée, se veut, a priori du moins, un « artefact »
performé et efficace. Un coloris binaire (rouge et noir) l’habille, complété par un camaïeu adéquat fait de gris safranés ou
orangés. Larbi Cherkaoui a approfondi son modelage lettral habituel, le conformant toujours à sa technique fondamentale
basée sur le rythme, l’équilibre et le contraste.
2 — De légers nuages graphiques
Là où, sans conteste, et toujours dans le cadre de cette exposition, on peut parler d’un véritable sursaut d’innovation,
c’est en se référant à la deuxième et à la troisième manière de l’artiste. Et d’abord la deuxième, qui compte le plus de
réalisations. Il y est question d’une volonté à toute épreuve d’aller aux origines mêmes de la lettre, dans une radicalisation
délibérée. Cette fois-ci, plus besoin de ce tracé graphique reconnaissable. Rien que des essaims de minuscules lettres
amorphes, qui semblent se multiplier désordonnément, se régénérer, se contaminer aussi les unes les autres.
Toutes escortent des espèces de solutions poreuses flottant dans l’air, à l’aspect baroque — sortes de bulles atmosphériques
teintées de gris colorés et diversement conçues et dimensionnées. Tout cela plane dans un espace panoramique, celui
des peaux marouflant un décor de tablettes juxtaposées. Élément focal jusqu’à présent, la lettre s’est dissoute, pulvérisée
; elle s’est muée en un condensé gazeux (pour reprendre une expression du critique Yves Michaud), lequel est présenté
en profondeur comme en volume, et parfois partiellement mariné dans un noir d’encre qui fait ressortir la ligne de stries
horizontales jaunes et beiges et simule une page d’écriture démiurgique.
À première vue, on pourrait penser à un paysage abstrait, tant les ingrédients techniques sont réunis : un espace où se
projette une atmosphère poétique fondée sur la suggestion. De même, la virtuosité du geste créatif de l’artiste n’est plus là
dans toute son ampleur. Cherkaoui s’est totalement libéré de toute normativité, de toute contrainte. Un flou pictural s’est
mis en place avec sa dynamique subjective. L’artiste n’interpelle plus l’intelligibilité de la lettre comme précédemment, en
la modelant et en la nommant. Tout est maintenant fait de telle sorte à l’occulter, voire à l’effacer.
D’où ces formes de nuages ambiguës dans le ciel du tableau, qui distinguent cette deuxième manière. Cherkaoui s’est
ingénié à créer un trouble visuel qui fait basculer le regard directement dans l’intériorité de ce qu’il donne à voir, c’està-dire le fond d’une pensée plastique aventureuse. L’art calligraphique ne doit plus se cantonner dans cet exercice de
représentation graphique. Il est dans le « floutage » concerté et allusif des formes ; c’est là sa nouvelle trouvaille. Il invite à
« une véritable célébration de l’invisible », dirait Abdelkébir Khatibi.
3 — Ces étranges fragments de lettres
Cela dit, c’est la troisième manière de l’artiste qui défraie cependant le discours. Ici, les tableaux affichent une composition
conçue en termes de fragments de lettres que Cherkaoui fait systématiquement éclater et qu’il disperse sur la surface des
tablettes, rendues plus petites encore et dont certaines affichent un vide intentionnel.
Le tableau prend l’allure d’un échiquier codé, énigmatique, aux éléments bouleversés. Chaque tablette ou case induit
une suspension, une coupe, une amputation, un arrêt, une discontinuité. S’y expriment l’idée d’une capture émotionnelle,
mais surtout les limites d’un geste devenu hypothétique, virtuel. Chacune laisse place à l’imagination pour compléter,
au regard pour se frayer un sens. Le tableau devient un champ d’expérimentation techniquement déconstruit. L’artiste
l’oppose à l’idée conventionnelle d’une œuvre achevée « dans l’harmonie de la main et de l’esprit ».
À travers la physionomie disloquée des lettres, on est donc amené à s’interroger sur la notion de totalité de l’œuvre, la
réalité de l’acte créatif n’étant plus, dans ce cas, qu’une suite d’instantanés subjectifs à l’image des lettres éclatées.
Serait-ce la métaphore d’une pratique calligraphique arrivée à saturation et qui en appelle à la nécessité de se renouveler ?
Dans cette exposition, l’amorce de ce renouvellement par Cherkaoui est on ne peut plus réelle. Il y a là un nouveau souffle.
Il suffit d’y croire.
Galerie d’art L’Atelier 21 Du 21 avril au 23 mai 2026
21, rue Abou Mahassine Arrouyani (ex rue Boissy-d’Anglas) Casablanca 20100 Maroc
Tél. : +212 (0) 522 98 17 85 contact@latelier21.ma
www.latelier21.ma